Quand la médiation animale humanise la prison

Quand la médiation animale humanise la prison

Quand la médiation animale s’invite là où personne ne veut entrer : la prison. La médiation animale est une pratique professionnelle bien connue dans le monde médico-social, dans les institutions prenant soin de personnes fragilisées, handicapées, ou vulnérables.

Pourtant, il existe un petit nombre de personnes qui ont fait le choix de se tourner vers un monde assez méconnu, tant les murs qui nous en séparent sont hauts et menaçants. Quand les portes du pénitencier, bientôt vont nous laisser entrer : c’est une enquête des Entrepreneurs Animaliers, réalisée grâce à 6 témoignages, tous plus captivants les uns que les autres.

Vous ne connaissez pas la médiation animale ?

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Entrer en prison avec ses animaux : un sacré pari

Centre pénitentiaire pour hommes, unité pour détenus violents, maison d’arrêt, maison spécialisée pour femmes et mineurs… Si les lieux d’intervention sont différents, c’est bien une seule volonté qui réunit nos six témoins : celle de participer, modestement, à l’amélioration des conditions de vie des personnes incarcérées en France.

Séance de médiation animale avec Emilie de Media"Caresses
Séance de médiation animale avec Emilie de Media »Caresses

Convaincre l’administration de l’importance de la médiation animale en prison

Sans jugement, sans appréhension, mais éprises des meilleures volontés, leur premier combat fut de défendre auprès des directions des différents centres l’intérêt qu’un programme de médiation animale pourrait avoir sur les détenus.

Frédérique Gautier, éducatrice médiatrice sociale et intervenante en médiation animale, raconte : « Dès la création de mon association en 2013, j’ai envoyé un projet au centre pénitentiaire de Caen. Ils ont dit oui tout de suite puisque depuis plusieurs mois, une personne détenue qui avait bénéficié de ce type de médiation à la prison de Rennes demandait qu’un projet similaire soit mis en place à Caen. »

Des interlocuteurs à l’écoute

Fort heureusement, il existe de nombreux interlocuteurs sensibles à l’offre d’activités proposées aux détenus : Directeurs /trices, services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP), psychologues, etc. En montant un projet solide et construit de médiation animale dans leur prison, il sera assez facile, a minima, de rencontrer les équipes pour leur soumettre l’idée.

Et ça marche ! Si généralement la première mission de nos six intervenantes a résulté d’une démarche active, ce sont ensuite bien souvent les centres eux-mêmes qui les contacté pour leur proposer de collaborer.

Montrer patte blanche pour pouvoir entrer en prison avec ses animaux

Il est vrai que, généralement, on cherche davantage à sortir qu’à entrer en prison. Mais quand c’est le cas, il faudra se plier à une enquête, justifier d’un casier judiciaire vierge, prouver la bonne santé de ses animaux, et dresser une liste exhaustive de tout ce qui va rentrer en prison (animaux, intervenants, matériel).

Découvrez aussi : Elles ont fait une reconversion dans la médiation animale : mais qui sont-elles ?

Ouvrir les portes du monde carcéral : des résultats perceptibles dès les premières séances de médiation animale

Derrière une animation avec un chien, un chat, ou un lapin, se cachent généralement des objectifs bien plus humains et complexes. Sur ce postulat, j’ai voulu comprendre ce qu’attendaient les centres pénitentiaires, et comment ils choisissaient les bénéficiaires.

Sourire retrouvé avec Frédérique GAUTIER, Amac 14, et ses deux chiens

Lutter contre l’isolement en prison, créer le cadre d’un dialogue grâce à la médiation animale

On m’a présenté de nombreux détenus comme étant « isolés, sortant peu de leur cellule », et donc ayant très peu d’activité et de contacts sociaux. L’isolement, même volontaire, serait pourtant l’une des principales causes de suicide en prison.

Laëtitia BEAUMONT, éducatrice spécialisée assistée par l’animal, nous raconte ses premières séances.

« A la maison d’arrêt d’Angers et du Mans, les personnes détenues sont souvent des personnes repliées sur elles-mêmes, des personnes qui subissent le choc d’une première incarcération, des personnes plus vulnérables. […] Certaines personnes vont plutôt rester dans l’observation lors de la première séance afin de voir comment cette dernière se déroule, et voir le comportement des animaux. D’autres personnes vont très rapidement se mettre à parler d’elles, de leurs animaux, à me poser des questions. […] Au fil des séances, j’observe des changements (vont plus facilement être dans l’échange avec les autres personnes détenues, vont être moins tendus sur leur chaise, vont prendre plus d’initiatives avec les animaux, etc.). »

Ouvrir les portes des émotions, sans jugement

L’animal, dès qu’il pousse la porte de la cellule d’un détenu, ou de la salle collective, se transforme en une sorte de miroir affectif. Il laisse libre court à la parole et aux émotions, qui soudainement se désinhibent.

« Bien souvent les détenus ne s’inscrivent dans aucun projet. Au début, ils sont très étonnés de voir des animaux en prison, et heureux de les voir. Ils font le lien avec leurs animaux à l’extérieur, qu’ils n’ont pas vu depuis de nombreuses années. », témoigne Lucie GALURET, éducatrice spécialisée intervenante en médiation animale dans le centre de détention de Châteaudun (28). « Ils ont un grand besoin d’écoute et de reconnaissance. L’élément qui ressort le plus souvent, c’est l’absence de jugement face aux animaux qui les reçoivent comme ils sont. »

« La présence de l’animal permet d’humaniser la prison »

Ficelle et Molky, les chiens de Lucie GALURET, pressés d'aller en séance
Ficelle et Molky, les chiens de Lucie GALURET, pressés d’aller en séance

Le milieu carcéral concentre dans un espace très réduit des personnalités de tous horizons : accidentés par la vie, délinquants, profils violents, marginalisés ou simplement encore choqués d’événements récents. Ce qu’ils ont fait n’a pas d’importance aux yeux d’un intervenant en médiation animale. Ce qu’ils sont, ce qu’ils ressentent, ou ce qu’ils projettent est davantage intéressant, car il en va de leur propre avenir, mais aussi de ceux qu’ils côtoient.

Au cours de mes interviews, j’ai cherché à explorer tous les recoins de la relation que l’on peut créer dans une configuration tripartite : bénéficiaire, animal, intervenant. Mais la médiation animale, quand elle porte ses fruits, présente des effets bien au-delà de ce fameux triptyque. On comprend alors mieux ce que les animaux peuvent apporter plus globalement au centre de détention.

Découvrez le témoignage de Catherine SADOUN-HAILLARD, présidente de l’association Argos :

« Les bénéfices de la médiation animale ne commencent pas seulement avec les interventions, mais également à la porte de l’établissement. Dès l’entrée, et tout au long des trajets, les chiens font l’objet de toutes les attentions du personnel administratif et des surveillants. Ils font progressivement partie des lieux, c’est l’occasion de prendre des nouvelles, d’échanger quelques mots avec certains, de discuter plus longuement avec d’autres, en fonction des relations qui se sont tissées au fil du temps. La présence de l’animal permet d’humaniser la prison. »

Des propos complétés par Laëtitia BEAUMONT : « Ces temps parfois en commun permettent aux personnes détenues « d’humaniser » les surveillants qui vont parler de leurs animaux. Je suppose que l’action est positive au-delà de la séance car le nombre de candidats est constant (…) et les maisons d’arrêt renouvellent les sessions […] »

Les séances de médiation animale créent des situations d’attachement envers les animaux, et permettent d’accepter son propre sort

Faire accepter son sort à un détenu est un combat de Sisyphe. Je ne vois pas au nom de quoi nous, les « libres », pourrions expliquer à une personne captive que « ce n’est pas si difficile de bien vivre son incarcération ». Selon plusieurs études, l’emprisonnement précède souvent une perte de poids, une dégradation sociale de la personne, parfois même de la dépression, ou de la folie. De l’acceptation et du relativisme ? Très peu…

Dans ce lieu où on dresse la liste des interdits, la petite équipe intervenant / animaux a un tout autre rôle : celui de permettre, d’autoriser, de libérer. Laisser la personne s’évader par la pensée ; apporter un peu d’aléatoire dans un monde on ne peut plus normé ; insuffler un peu de vie et de couleurs dans un bâtiment gris, aseptisé, prévisible.

Frédérique GAUTIER nous partage un moment fort de sa carrière :

« Des bons souvenirs ? Il y en a beaucoup… Une femme qui venait de quitter son enfant au parloir et qui était dévastée par le chagrin, très violente avec les autres femmes et les surveillantes après chaque parloir… Nous avons mis en place des séances individuelles, une fois par semaine, lors des visites de son enfant. Le départ se faisait plus sereinement, l’enfant était ravie de partager ce moment avec sa maman, et la maman voyait son enfant partir avec le sourire… Nous restions (avec ma chienne) un peu avec la maman après le départ de l’enfant, pour échanger sur les différentes émotions ressenties… Le retour en cellule se faisait dans le calme et les relations avec les autres femmes détenues et les surveillantes se sont améliorées. »

Découvrez aussi : La magie des séances de médiation animale : après la reconversion, les bons moments

Laisser la personne s’évader par la pensée, grâce à la médiation animale

Une affaire de passionné.e.s, et de professionnel.le.s

Le bénéfice sur les détenus ne doit pas nous faire oublier qu’une équipe est derrière tout ça : l’intervenant.e et ses animaux. Ce qui est clair et unanime parmi nos six témoins, c’est qu’intervenir e milieu carcéral doit être un choix délibéré, préparé, et anticipé. Le bien-être de l’intervenant et de l’animal est aussi important que le bénéficiaire.

La médiation animale en prison : « Une expérience professionnelle et émotionnelle incroyable »

Voici comment Valérie SERRETTE, éducatrice spécialisée, voit avec le recul son expérience dans une prison pour femmes :

« Quand j’ai commencé à intervenir, j’étais plutôt enthousiaste car il s’agissait d’un nouveau projet. Avant de débuter les premières séances, nous avons visité deux fois la prison afin qu’ils [ses animaux] s´imprègnent de l’ambiance et des bruits. Je suis toujours calme et sereine avant une séance, et mes animaux aussi. Les détenus s’attachent facilement à eux, ils prodiguent plus de caresses ou de baisers à tel ou tel animal, et me demandent de revenir avec la fois suivante… Ce que j’essaie de respecter autant que possible ». Et d’ajouter « Travailler auprès de ces jeunes femmes est une expérience professionnelle mais surtout émotionnelle incroyable, cela vous apprend l’humilité. On prend conscience que rien n’est acquis dans la vie, que tout peut basculer du jour au lendemain. ».

Des animaux spontanés, qui ne tiennent pas compte du contexte « prison »

Si plusieurs intervenantes affirment que, pour leurs animaux, le contexte « incarcération » ne change rien, d’autres ont repéré quelques différences de comportement, notamment vis-à-vis de leur chien (les petits animaux ne montrent aucune différence d’attitude).

Point de stress pour le chat d'Emilie (Media'Caresses)
Point de stress pour le chat d’Emilie (Media’Caresses)

Emilie, de l’association Media’caresses, nous parle de son chien en séance : « Il semble vraiment content de s’y rendre et montre des signes d’impatience. Il connaît le chemin vers les salles qui nous accueillent. […] Pour lui, c’est plus fatiguant qu’une séance dans un autre milieu. Il reçoit et donne beaucoup. Souvent plus que la séance, avec les personnes que l’on croise dans les couloirs, qui sont tout autant contents de le voir. Mais il le vit très bien, et nous faisons une grosse balade avant et après les séances, surtout pour qu’il « décharge » bien. J’apprécie beaucoup ce type d’intervention, pour moi aussi c’est vraiment un plaisir ».

Un métier « passion » qui doit rester professionnel

Je me suis intéressé à ce sujet parce qu’il reste encore très méconnu, même au sein de la communauté des Entrepreneurs Animaliers. Les IMA (intervenant en médiation animale) veulent s’installer vont très souvent s’orienter vers des institutions pour personnes handicapées (ITEP, IME…) ou pour personnes âgées (EHPAD), ou la petite enfance, mais le milieu carcéral semble plus éloigné. Si Catherine SADOUN-HAILLARD rappelle que « c’est une activité qui a tout son sens en prison », Frédérique GAUTIER et Laëtitia BEAUMONT précisent néanmoins qu’on ne s’improvise pas IMA en milieu carcéral. Il faut être formé à l’humain et à l’animal pour pouvoir pratiquer dans le respect de chacun.

Récit élaboré avec les témoignages de six intervenantes en médiation animale, que je remercie chaleureusement :

Tristan FERRE
Consultant, coach et fondateur de la formation «Je lance mon projet animalier : médiation animale et fermes pédagogiques»

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