Depuis quelques semaines, les inquiétudes autour de nouveaux virus réapparaissent subitement dans les médias. L’Hantavirus fait partie de ces sujets qui réveillent immédiatement un souvenir encore très présent pour de nombreux professionnels du vivant : celui des confinements, des fermetures administratives, de l’incertitude permanente et des activités brutalement arrêtées.
Mais plusieurs années après le Covid, une autre question mérite désormais d’être posée plus calmement : qu’est-ce que cette période a réellement changé dans les fermes pédagogiques elles-mêmes ?
Car derrière les débats sanitaires ou les oppositions parfois caricaturales entre ouverture et fermeture, beaucoup de structures ont surtout profondément modifié leur manière de fonctionner, d’accueillir le public et de penser leur équilibre.
Au cours de mon enquête, les témoignages recueillis auprès de plusieurs fermes pédagogiques montrent d’ailleurs quelque chose d’assez frappant : aucune ne parle aujourd’hui de “retour à la normale”.
La plupart décrivent plutôt une adaptation durable à un monde perçu comme plus instable, plus fragile et plus imprévisible qu’avant.

Le Covid a révélé la fragilité structurelle de nombreuses fermes pédagogiques
Le Covid n’a pas créé les fragilités des fermes pédagogiques.
Il les a rendues visibles.
Pour beaucoup de structures, l’arrêt brutal des visites scolaires, des animations et des accueils a rappelé une réalité parfois difficile à regarder en face : lorsqu’une activité dépend presque entièrement de la fréquentation du public, quelques semaines de fermeture peuvent suffire à déséquilibrer tout un modèle économique. Surtout lorsqu’un tel épisode survient au printemps, la plus haute saison des fermes pédagogiques.
Et contrairement à d’autres secteurs, une ferme ne peut pas simplement “mettre en pause” son fonctionnement. Les animaux continuent d’avoir besoin de soins quotidiens, les charges continuent de tomber, les exploitants continuent de travailler, même lorsque les visiteurs disparaissent.
Plusieurs témoignages racontent d’ailleurs à quel point cette période a obligé les structures à repenser leurs appuis économiques.
À la Ferme de Reherrey, dans les Vosges, Mathilde Miclo explique que c’est l’activité agricole elle-même qui a permis à la ferme de tenir pendant les confinements. La production alimentaire et la vente directe ont continué alors que les accueils étaient stoppés ou fortement réduits.
Selon Mathilde, ce qui a permis de “garder le cap” financièrement, ce n’était pas uniquement l’animation ou la médiation animale, mais la coexistence de plusieurs activités complémentaires.
Même constat chez Laurette Durivaud, éleveuse d’autruches en Charente-Maritime, qui explique avoir volontairement conservé plusieurs piliers dans son activité : production, vente, visites libres, visites guidées et développement progressif de la médiation animale.
Ce qui ressort de ces témoignages n’est pas une opposition entre différents modèles de fermes pédagogiques, mais plutôt une prise de conscience : dépendre d’une seule source de revenus rend les structures extrêmement vulnérables lorsqu’une crise survient.
Beaucoup ont découvert à cette période que leur équilibre reposait parfois sur une mécanique bien plus fragile qu’elles ne l’imaginaient.
Je défends très souvent le modèle des fermes d’animation, mais force est de constater que les fermes qui ont une production marchent sur “deux pattes au lieu d’une”, comme le dit Mathilde MICLO. Une diversification “naturelle” dont les fermes d’animation se sont emparées, mais différemment.

Ferme de Reherrey – Vecoux (Vosges 86)
Ce que les fermes ont appris : s’adapter plutôt que s’arrêter totalement
Pour cette enquête, j’ai interviewé une dizaine de gestionnaires de fermes pédagogiques, et je reste frappé par une réalité : très peu de professionnels parlent uniquement de fermeture.
La plupart parlent surtout d’adaptation.
Pendant les confinements et les périodes de restrictions sanitaires, de nombreuses fermes pédagogiques ont modifié leur fonctionnement de manière très concrète :
- jauges limitées ;
- réservations obligatoires ;
- arrivées décalées ;
- ateliers en petits groupes ;
- activités principalement extérieures ;
- parcours autonomes ;
- matériel individualisé ;
- désinfection renforcée ;
- réduction des brassages entre visiteurs.
Au Domaine de la Ganne, dans l’Allier, Guillaume Pobeaud raconte par exemple avoir complètement réorganisé ses visites pendant les périodes de confinement. Là où les visiteurs suivaient auparavant un guide en groupe, il a développé des parcours autonomes permettant aux familles de circuler sans regroupement important.
Cette logique revient dans plusieurs témoignages : les fermes pédagogiques ont souvent découvert qu’elles pouvaient transformer leurs formats d’accueil beaucoup plus vite qu’elles ne l’auraient imaginé auparavant.
Certaines adaptations semblent d’ailleurs avoir durablement modifié les pratiques.
Aujourd’hui encore, beaucoup de structures privilégient davantage :
- les petits groupes ;
- les formats souples ;
- les activités extérieures ;
- les accueils plus individualisés ;
- les réservations permettant de mieux gérer les flux.
Le Covid a finalement obligé beaucoup de fermes à se poser des questions très opérationnelles qu’elles repoussaient parfois depuis longtemps : comment accueillir autrement ? Comment limiter certains risques sans supprimer totalement le lien humain ? Comment continuer à recevoir du public sans recréer des situations de promiscuité permanente ?
Et surtout : comment continuer à fonctionner dans un contexte devenu profondément instable ?

Guillaume POBEAUD , fondateur du domaine de la Ganne.
Les fermes pédagogiques ne sont plus pensées uniquement comme des lieux de visite
C’est probablement l’un des changements les plus discrets, mais aussi les plus importants.
Pendant les confinements puis dans les mois qui ont suivi, beaucoup de fermes pédagogiques ont vu apparaître des demandes qui dépassaient largement la simple sortie familiale ou scolaire.
Plusieurs professionnels parlent de publics fragilisés, de besoins de nature, de besoin de calme, de respiration, de lien vivant ou encore de médiation animale.
À la Ferme de Reherrey, Mathilde Miclo explique que certains partenaires médico-sociaux ont rapidement souhaité reprendre les séances de médiation animale pour les personnes en situation de handicap mental, parfois même avant certains déconfinements complets.
Son témoignage rappelle une réalité souvent peu visible : l’isolement et les restrictions ont eu des conséquences particulièrement lourdes sur certains publics vulnérables.
D’autres structures décrivent elles aussi une évolution du regard porté sur leurs espaces.
Christine Réveillé, fondratrice de la ferme pédagogique Sainte-Catherine, en Meurthe-et-Moselle, raconte :
“L’expérience du Covid m’a montré que les personnes vivant en ville souhaitaient garder un contact avec la nature. C’était également un moyen de sortir pour acheter des œufs et prendre un bol d’air en même temps”.
Marianne Kergosien, ancienne infirmière et fondatrice de Marianimaux dans le Morbihan, explique quant-à-elle avoir observé après le Covid une forte demande de séances directement à la ferme plutôt qu’en itinérance.
“J’ai eu plus de séances à la ferme qu’en itinérance après le Covid […]. L’ensemble des bénéficiaires ont eu besoin de retourner vers ces endroits : il faut que des lieux en lien avec le monde du vivant restent ouverts pour que les personnes puissent aller recharger leurs batteries et se reconnecter à la nature.”
Même tonalité chez Stéphanie Tessier, dans la Sarthe, co-fondatrice de la ferme des Dahlias, qui parle de familles et de personnes fragiles cherchant des endroits “apaisants, humains et rassurants”.
Ce point est important : pendant longtemps, les fermes pédagogiques ont surtout été perçues comme des lieux de loisirs ou de découverte. Aujourd’hui, les témoignages de terrain montrent qu’en période de crise, beaucoup de personnes leur attribuent aussi une autre fonction : celle d’offrir des espaces extérieurs, accessibles, incarnés et profondément humains.
Cela ne transforme pas les fermes pédagogiques en structures médicales ou thérapeutiques. Mais cela modifie clairement la manière dont elles sont vécues par une partie du public.
La prochaine crise ne se préparera probablement pas uniquement avec du gel hydroalcoolique
Lorsqu’on écoute les professionnels du terrain, une chose apparaît rapidement : la préparation à une future crise sanitaire ne se résume pas à des protocoles.
Bien sûr, les mesures sanitaires restent présentes dans tous les témoignages et sont globalement consensuelles :
- gestes barrières ;
- matériel individualisé ;
- limitation des groupes ;
- gestion des flux ;
- désinfection ;
- espaces de transition ;
- adaptation des ateliers.
Selon moi d’ailleurs, l’argument selon lequel les fermes pédagogiques seraient tenues par des altermondialistes refusant les protocoles et les normes sanitaires est abusif : dans les faits, ces lieux sont largement minoritaires et ne survivent pas longtemps.
Mais ce qui revient le plus souvent concerne finalement autre chose : la capacité générale d’une structure à rester souple.
Plusieurs fermes expliquent aujourd’hui chercher à maintenir plusieurs formes d’activité :
- accueil pédagogique ;
- médiation animale ;
- vente directe ;
- production ;
- visites libres ;
- ateliers guidés ;
- petits formats ;
- activités extérieures.
Non pas parce qu’il existerait une recette miracle, mais parce qu’une activité trop rigide devient extrêmement vulnérable lorsqu’un événement majeur survient.
Ce que le Covid semble avoir profondément modifié, c’est la manière de penser la stabilité.
Avant, beaucoup de structures cherchaient surtout à développer leur fréquentation.
Aujourd’hui, beaucoup cherchent aussi à préserver leur capacité d’adaptation.

Ce que beaucoup de fermes refusent désormais : dépendre d’un seul mode de fonctionnement
Plusieurs témoignages montrent une évolution très nette : les fermes pédagogiques cherchent désormais des équilibres plus hybrides.
Certaines développent simultanément :
- visites libres et visites guidées ;
- accueil pédagogique et médiation animale ;
- activités économiques complémentaires ;
- vente directe ;
- petits groupes ;
- formats autonomes.
Ce mouvement ne traduit pas forcément une volonté de “faire plus”. Il traduit souvent une tentative de rendre les structures moins vulnérables aux ruptures brutales.
Laurette Durivaud le dit très honnêtement :
« Gérer plusieurs activités devient parfois complexe et lourd au quotidien. »
Mais cette diversification représente aussi une forme de sécurité dans un contexte où beaucoup ont compris qu’une nouvelle crise sanitaire reste désormais possible. »
Et c’est peut-être l’un des grands changements laissés par le Covid dans le secteur des fermes pédagogiques : l’incertitude n’est plus perçue comme exceptionnelle.
Elle fait désormais partie du paysage.
Les prochaines crises sanitaires poseront aussi une question profondément humaine
Pendant le Covid, beaucoup de fermes pédagogiques ont été classées parmi les activités “non essentielles”.
Pourtant, plusieurs témoignages racontent autre chose.
Ils parlent :
- de publics vulnérables ayant besoin de revenir rapidement pour leur santé mentale ;
- de familles cherchant des espaces extérieurs, car plus sûrs ;
- de personnes isolées ayant besoin de lien ;
- de besoin de vivant ;
- de lieux permettant encore de sortir, respirer et maintenir un lien humain.
Personne, dans les témoignages recueillis, ne demande une ouverture sans règles ni précautions. Au contraire, tous parlent d’adaptation, de responsabilité et de protection des personnes fragiles.
Mais beaucoup soulignent aussi une réalité souvent passée sous silence : lorsque tout se referme, les besoins humains ne disparaissent pas pour autant.
Les prochaines crises sanitaires ne poseront donc probablement pas uniquement des questions médicales ou réglementaires.
Elles reposeront aussi une question plus discrète, mais profondément humaine : de quels lieux avons-nous besoin pour continuer à tenir collectivement lorsque le monde ralentit, s’isole ou se fragilise ?


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